Du temps, des traces et des carnets : un article sur le bullet journal

Cet article a été écrit pour l’ouvrage Rupture douce #06. N’hésitez pas à vous en procurer un exemplaire, à chaque achat, 5€ sont reversés aux Restos du cœur. Vous pourrez également lire les très chouettes textes de mes co-bujoteurs, Manuella Chainot-Bataille et Emmanuel Gué.

“[…] Revenons à La Maison de l’ours Winnie. Jean-Christophe vient de poser une question à Winnie :
– Qu’est-ce que tu aimes faire le plus au monde, Winnie ?
– Eh bien, ce que j’aime faire le plus au monde…, dit Winnie – puis il s’interrompit pour réfléchir. Parce que manger du miel était évidemment une très bonne chose à faire, ça oui, mais il y avait un moment juste avant de commencer à manger qui était encore meilleur que quand on mangeait, même s’il ne savait pas comment l’appeler.”
Benjamin Hoff, Le Tao de Winnie, Poche illustré avec élastique (Éditions Synchronique, 2017).

Cela fait maintenant trois ans que j’utilise le bullet Journal comme outil d’organisation en lieu et place de mon traditionnel agenda. Malgré les calendriers en ligne, les applications telles que Trello ou Evernote, je n’ai jamais quitté l’analogique. Et en me mettant au bullet journal, j’en ai fait un pivot de ma vie, personnelle et professionnelle, un espace hors-ligne “à la fois repaire et repère” (Ryder Carroll, La Méthode bullet journal®: comprendre le passé, organiser le présent, définir le futur, trad. par Valéry Lameignère (Paris, France: Mazarine, 2018)). Une ancre nécessaire dans l’agitation quotidienne.

Se mettre au BuJo, une urgence ?

Depuis quelques années, le sentiment d’être de plus en plus submergée par les délais et la quantité de choses à boucler s’est intensifié. Je sais très bien qu’il faudrait que je prenne de l’avance, que je m’y mette dès qu’un article, une intervention ou une formation est programmé. Pas moyen, j’attends toujours les jours qui précèdent, comme si d’une certaine manière la pression me permettait d’aller à l’essentiel et d’être plus efficace.  Cependant, d’expérience, je sais que ça me fatigue et que je ne prends plus vraiment de plaisir à faire les choses. En janvier 2017, après avoir lu tout ce qui me passait sous la main sur la procrastination, après des années de “tu devrais t’avancer au lieu de traîner comme tu fais, tu vas le regretter”, j’ai décidé de donner sa chance à un outil qui me faisait de l’œil depuis longtemps : le bullet journal.

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Ce système d’organisation développé par Ryder Carroll se définit comme “à mi-chemin entre l’agenda, le journal intime, le bloc-notes, le pense-bête et le carnet à dessin”. Il peut être ultra créatif comme minimaliste, c’est à son utilisateur de choisir ce qui lui convient le plus. Il y a donc autant de bullet journal différents que d’utilisateurs. Pour moi, les couleurs sont essentielles, notamment pour visualiser rapidement les différents événements ou choses à faire d’une journée.  Au fil du temps, j’ai “hacké” le système en transformant ce qui ne me convenait pas : suppression de l’index, début des collections page 200 de mon carnet Leuchtturm1917, une page par jour pour plus de visibilité, intégration du daily plan bar de Mike Rohde,…

En résumé : on teste, on re-teste, on se rate peut-être un peu au passage mais on recommence et c’est amusant. Avant toute chose, le bullet journal est carnet en mouvement : c’est un outil flexible appelé à se transformer naturellement pour correspondre à notre évolution personnelle, à nos besoins et nos envies.

Et, au fil des mois, en construisant mon outil d’organisation de A à Z, j’ai peu à peu repris la main sur le temps, mon temps. En les « voyant venir » de plus loin, j’ai moins subi les événements et, surtout, j’ai beaucoup appris sur mon fonctionnement. J’ai ainsi compris que j’avais besoin d’un temps assez conséquent entre une demande, une idée et sa réalisation concrète.

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Le BuJo en construction : réaliser une empreinte du présent

2017 a été une année clef puisque c’est aussi là que j’ai découvert Julia Cameron et son Libérez votre créativité (J’Ai Lu, 2007). Au passage, j’ai compris que me traiter sans cesse de procrastinatrice était une belle connerie. Dans son livre, elle évoque la nécessité d’entretenir notre écosystème artistique en le comparant à une mare où les idées seraient des poissons. Et que se passe-t-il quand vous négligez votre mare et que vous la retrouvez à sec ? Plus rien ne sort ! Les moments que vous passez sur votre bullet journal sont des des temps hors-ligne de détox numérique où vous nourrissez votre mare intérieure.

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Le BuJo est la conjonction entre un temps long (collecter et incuber des idées) et un temps court (que va-t’il se passer la semaine prochaine ?). Il vous permet de décharger votre cerveau pour éviter le trop-plein mais aussi d’en faire un espace de récolte des expériences : collages, gribouillages, annotations, taches,…

Un carnet d’inspiration

Le bullet journal n’est donc pas une suite de todo lists et de rendez-vous. Les « collections » permettent d’avoir toujours à disposition un espace de brainstorming et de gribouillage pour les projets à venir. J’y pose des idées pour des publications, j’y sketchnote des conférences, je brainstorme pour créer des formations, créer mon “Sketchbook Project”… J’y glisse quelques trackers qui changent au fil des ans : projet 365 jours, miracle morning, planches pour Unpictoparjour, liste d’idées pour Inktober, préparation avant mon tatouage, livres, séries et séances de sport… J’y fête mes victoires, j’y savoure le quotidien, ses petits plaisirs (taches de café, de vin, mention de sorties, petits mots d’amis, tickets d’expos ou de cinés), j’y note des citations inspirantes et des blagues idiotes de mes amis qui me font mourir de rire quand je les relis. Je garde trace de l’éphémère. Mes BuJo se regardent, se touchent, se sentent.

J’y dépose quelques gouttes d’huiles essentielles, j’y colle des fleurs, des feuilles, des algues que je fais sécher entre les pages qui se gondolent. Ils racontent à la fois ma vie personnelle et professionnelle. Au même titre que j’y note mes aspirations d’évolution en vue de mon entretien professionnel, j’y réalise mes carnets de voyage. Moi qui n’arrivais jamais à terminer un carnet !

Des taches au milieu des tâches 

Je me suis toujours refusée de me laisser attirer par le mirage des BuJo réalisés à la perfection que l’on voit sur les réseaux sociaux. Les ratures, les taches, les aléas de toutes sortes ont leur place. Il est à l’image de notre vie, imparfait en tout point.

Poser mes intentions : qu’est-ce que je veux vraiment vivre ?

L’intention est au cœur du système du bullet journal. Agir au quotidien en sachant pourquoi on investit son temps et son énergie. L’intention se manifeste au moment des migrations (passer d’un mois à un autre ou d’une année à l’autre) : il s’agit de faire le point sur ce qui a été fait et ce qui ne l’a pas été. Fêter les réussites et savourer les accomplissements. Comprendre pourquoi on n’a pas fait certaines choses. Reporter si c’est nécessaire. Mais surtout : rayer (vous n’imaginez pas à quel point ça me fait plaisir de faire ce trait avec mon stylo). Apprendre à ne pas faire. Est-ce grave ? Est-ce vraiment important ? Très souvent, non. Qu’est-ce qu’il va se passer si je ne le fais pas ? Probablement, rien. Dire non. Prendre le temps d’apprécier ce poids en moins, cette contrainte disparue. L’intention se manifeste également au travers du quotidien ou de collections : j’y note mes kifs de la journée qui me permettent de cultiver la gratitude et je réalise des « bucket lists » visuelles sur 6 mois qui sont pour moi l’occasion de me projeter à moyen terme et de « conscientiser » mes objectifs et rêves.

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Feuilleter mon BuJo : un recueil de souvenirs

« Vous pouvez considérer votre BuJo comme une autobiographie en mouvement ; votre histoire qui s’invente et s’écrit chaque jour ». Ryder Carroll

Prendre de la hauteur et voir la « big picture »

Au fil du temps, je me suis rendu compte que la force de ce carnet est aussi dans la relecture : comment en suis-je arrivée là ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Le BuJo est un recueil de microtraces qui sont une source utile d’informations. Il nous permet d’avoir un accès aux circonstances qui entourent les moments de notre vie, réussites comme échecs. Fin 2017-début 2018, j’ai vécu une période très difficile, mouvementée dans ma vie personnelle, une très grosse fatigue et des incertitudes professionnelles. Je ne savais plus trop qui j’étais et où j’allais. Finalement, mon corps a donné le signal d’alarme. Pourquoi vous raconter ça ? Parce que mon bullet journal en portait les traces. Il est une photographie des moments de notre vie et nous permet d’accéder au « pourquoi » pour sortir du pilote automatique. Ryder Carroll nous dit dans son livre : « tirez les enseignements de toutes les collections que vous avez accumulées. Elles tracent une carte assez précise de la façon dont vous avez dépensé votre temps et votre énergie ». Vous avez dans votre carnet, sous la main, tous les signes (du terme latin « signum », «marque, signe, empreinte, cachet ») qui font que vous êtes qui vous êtes aujourd’hui.

Un carnet talisman 

Dans trois de mes BuJo se trouvent mes carnets de voyages, aux couleurs vives de Barcelone, Málaga, la Crête et la Bretagne. J’aime l’idée de pouvoir y revenir souvent pendant les 6 mois où je trimballe le carnet en question partout où je vais, notamment quand  j’ai le sentiment de ne plus voir le sens de ce que je fais. Savoir que ces souvenirs sont là, dans mon carnet fermé, glissé dans mon sac à dos ou posé près de moi pendant une réunion, une formation ou une entrevue stressante, est un réconfort. 

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Externaliser ses souvenirs

« Prenez soin de vos souvenirs car vous ne pouvez pas les revivre » – Bob Dylan

Régulièrement, je remarque que ma mémoire me défaut. Au fil des ans, j’oublie plein de petites choses que mon entourage me rappelle et je me sens coupable de les avoir oubliées. Joan Didion nous dit que « nous oublions bien trop vite ce que nous pensions ne jamais oublier (…) Il est donc judicieux de garder un lien, et il semble que la raison d’être du carnet de notes est de devenir le gardien du lien ». Parcourir un ancien bullet journal suscite en moi de la mélancolie. Je voyage dans le temps, retrouve des petits bonheurs, me reconnecte à une ancienne version de moi. Des sensations, des odeurs, des goûts, des jeux de mots, des informations quotidiennes et des moments forts se côtoient. Ainsi, chaque année, commencer le challenge Inktober c’est aussi revivre les mois d’octobre des trois dernières années. Je sais que mon BuJo va servir de « déclencheur à souvenirs » (Meik Wiking, L’Art de se créer de beaux souvenirs : comment créer et garder en mémoire les moments heureux, First Editions, 2019) et que toutes les traces que j’ai faites volontairement ou pas vont réveiller précisément en moi les détails de ces journées passées. 

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Quelle belle idée de me dire que, très bientôt, à l’issue de mon sixième bullet journal, je vais « enrichi(r) la bibliothèque de (ma) vie d’un nouveau volume » (Kim Alvarez in Carroll, La Méthode bullet journal®).

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Et, si vous le souhaitez, vous pouvez télécharger cette planche réalisée pour les livrets de l’atelier « C’est le Bujo qu’il vous faut » co-animé avec Manuella Chainot-Bataille et Emmanuel Gué.

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I love you #BCN

Retour en sketchnotes sur mes quelques jours dans la magnifique ville de Barcelone. Cette année, pas de carnet de voyage spécifique, j’ai utilisé mon bullet journal Leuchtturm1917. Côté stylos : des pentel touch (noir, bleu turquoise et doré), un Micron 0.1, mon Tombow gris et une boîte de Faber Castell.

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